Bonjour,

Nous avons reçu un petit mail de Monsieur Max DRIDER auteur du livre un clic ci-dessous  pour visualiser la couverture couverture_du_livre___copie__1_ LA SAS DES BENI-DOUALA.

Il nous a livré un aperçu

1956 - RETOUR VERS L’ENFER

Ce 18 mai 1956 est un jour funeste pour notre famille. Nous sommes avertis dans la matinée même par une personne qui a apporté un document pour ma belle-mère, disant que cela vient de l’hôpital Sainte Marguerite. Au simple mot d’hôpital, ma belle-mère s’effondre en larmes. Ne sachant pas lire, elle monte presque à quatre pattes, demander à madame Michel, notre propriétaire, qui réside à l’étage au- dessus, de lui expliquer le message. À la lecture du billet, Mme Michel serre ma belle-mère dans ses bras en lui disant que mon père vient de mourir. Là, ma belle- mère s’effondre en larmes. Je lis moi-même le billet et comprends que je suis orphelin pour la deuxième fois. C’est pour moi un choc terrible, je n’avais déjà plus ma mère depuis l’âge de trois ans. Je ne l’avais d’ailleurs pour ainsi dire pas connue, mais là, c’est l’horreur. La dernière fois que nous avons vu mon père, c’était la semaine précédente. Il était mal et se plaignait de douleurs au bas du ventre. Il était dans un piteux état, barbu et amaigri, il faisait peine à voir. Son visage était très pâle, j’étais gêné et ne sus pas quelle posture adopter. J’étais triste à crever, il n’avait pas quarante-quatre ans.

En revenant de l’hôpital, nous faisons le constat que notre situation est totalement désespérée. Ma belle-mère se rendant compte qu’elle est bien incapable de gérer notre foyer, ne sachant ni lire ni écrire et ne parlant presque pas la langue française, a une véritable crise de nerfs. Affalée sur le sol, elle pleure pendant des heures. Elle se sent absolument perdue dans un pays étranger ne sachant que faire. Évidemment, pour elle, Marseille est un monde aux antipodes du sien !

Dans son village, lorsqu’une personne décède, les femmes de la famille et même les voisines prennent soin du corps du défunt. Elles le préparent, il y a une nuit de recueillement et de prières. Tous les gens du village viennent lui rendre hommage une dernière fois. Le lendemain, tous les hommes, en une procession, transportent la dépouille, en psalmodiant le Hi LLah ha Hila ha Hila LLah, hi Mohamed, Rassoul Li LLah ! vers sa dernière demeure, le cimetière de Sbaya pour notre quartier.

Mais ici à Marseille, dans cette grande ville, ne connaissant personne, la panique envahit l’esprit de ma belle-mère. Étant dans le dénuement le plus complet, elle décide de ne pas faire rapatrier le corps de mon père au pays, comme cela se fait habituellement. La mort dans l’âme, elle laisse l’hôpital l’enterrer à Marseille, hélas, en fosse commune. Depuis toujours, les Kabyles envoient les dépouilles de leurs défunts au village pour y être enterrées. Malheureusement, mon père a eu la mauvaise idée de vouloir s’affranchir des liens communautaires qu'il avait avec les gens de son village. Par voie de conséquence, les siens l’oublièrent, comme lui- même les avait oubliés de son vivant. De ce fait, je n’ai jamais pu me recueillir sur sa tombe.